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Oh ! Débarrassons-nous de la peur en politique !

mardi 29 mars 2016

Par Jérôme Soldeville sur Médiapart

Lors des récentes « Six heures pour nos libertés » a été évoqué le premier discours de Grenoble, celui que Léon Gambetta prononça en 1872, et qui en substance disait : « C’est toujours par la peur, avec la peur, en exploitant la peur, que la réaction triomphe ! Oh ! Débarrassons-nous de la peur en politique ! »

Oui, débarrassons-nous de cette peur, de ce poison qui envenime les rapports sociaux, qui provoque une généralisation de la méfiance et fait évoluer notre pays vers une société paranoïaque, où l’autre, c’est-à-dire chacun de nous en tant qu’il est porteur d’une singularité irréductible, n’a plus sa place. Ce monde c’est celui de la mondialisation néolibérale qui insécurise les peuples, puisqu’elle provoque des carences culturelles entrainant la perte du sens de l’autre et du sens de son existence.

Aussi dans notre pays, comme dans d’autres, nombre de nos concitoyens ont peur. Et cette peur est amplifiée, manipulée et exploitée pour faire adhérer à des propos et mesures qui dégradent notre dignité d’hommes libres, sous le masque d’une fausse sécurité, pour nous faire renoncer à l’état de droit. Certains politiques profitent du désarroi général, n’hésitent pas à hypothéquer notre avenir pour des calculs électoraux et nous mènent sur des chemins dangereux.

Dans ce moment, il parait crucial de rappeler le sens profond de l’humain que la laïcité actualise. Car la laïcité n’est pas une valeur ou un système de valeur (comme tend à le faire croire l’expression « le laïcisme »), mais un principe de co-existence non-violente entre les systèmes de croyance. En tant que principe régulateur de la raison, la laicité est le rempart qui garantit contre tous les fanatismes, contre tous les abus de pouvoir, et elle est la condition sine qua non d’un dialogue interculturel unissant un peuple à son histoire et à l’ensemble de l’humanité, grâce à la reconnaissance des différences, des divergences, voire des oppositions, dont l’expression est rendue possible, dès lors que la laïcité interdit qu’une croyance quelconque prenne le pouvoir sur d’autres croyances ou sur la non croyance ; elle est le principe rationnel de préservation de l’altérité dans la société sans lequel, il n’y a plus de démocratie, mais une évolution vers un totalitarisme.

Certes, cela peut avoir un caractère immédiatement rassurant d’en appeler à un entre-soi excluant tout rapport à l’autre en période de crise grave du sens de la vie en commun et de perte de légitimité de l’idée d’autorité au service de l’intérêt général, opposée à tout autoritarisme. C’est cette crise comme celle que nous traversons, qui conduit à placer le fait religieux au cœur d’un certain discours politique aux intentions pas très claires pour donner un semblant de légitimité à une logique autoritariste.

Comment nos concitoyens pourraient-ils s’y retrouver eux qui en majorité vivent une période de souffrance économique, sociale et psychique sans précédent depuis la seconde guerre mondiale ? Comment ne pourraient-ils pas être tenté de remettre leur vie entre les mains d’ un chef dictateur perçu comme le sauveur suprême ? Et ainsi ils « combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut » (Spinoza), tellement ils sont aveuglés par la haine causée par leur misère économique, sociale, intellectuelle et affective à laquelle la domination économique actuelle veut les condamner.

Et ils sont aidés dans leur aveuglément par ceux qui tirent profit de leur misère matérielle et psychique et veulent les perdre encore davantage abusant de l’errance de nos compatriotes à une époque où beaucoup ne savent plus que penser, ne savent plus que croire, ni qui croire, ne sachant plus autrement dit, selon l’expression populaire « à quel saint se vouer ». Voilà la profonde détresse humaine que certains s’acharnent à détourner par l’appel « aux racines chrétiennes de la France » comme les élus « Les Républicains » Jean-Pierre Barbier en Isère (président du groupe d’études « République et religions » à l’Assemblée nationale) et Laurent Wauquiez en Rhône-Alpes-Auvergne, pour justifier un système autoritaire à venir, et en évitant surtout de faire appel à la raison qui permettrait à chacun de davantage penser par soi-même.

Leur discours est en effet un appel à faire UN sous couvert d’un retour aux racines culturelles (qui s’écrivent d’ailleurs au pluriel signifiant ainsi que l’altérité est à la source de la culture et de la religion), et est donc un appel à l’uniformité destructrice de la culture et de la religion, ce qui n’est pas sans évoquer le « cujus regio, ejus religio » (à chaque peuple la religion de son prince), cher à Louis XIV, au nom duquel il expulsa les protestants de son royaume.

À l’ère de la triangulation, on voit donc des parlementaires prétendument « de gauche » constitutionnaliser une partie du programme de l’extrême droite, et la droite « républicaine » draguer l’électorat d’extrême droite en promouvant l’idée d’une identité culturelle unique (dont Lévi-Strauss à démontré depuis bien longtemps qu’elle équivaut à la mort de la culture et au retour à la barbarie) et d’une communauté française « pure » et sans altérité. Une confusion éminemment dangereuse qu’il faut combattre, car elle menace notre unité et elle nous mène tout droit au chaos !

Ce combat n’est-il pas aussi celui qui animait le cœur et l’esprit des Résistants lors de seconde guerre mondiale, n’est-ce pas pour cette humanité libérée de cette peur qui conduit à la barbarie paranoïaque qu’ils ont payé de leur sang ? Ainsi, qu’auraient pensé du fantasme mortifère de la pureté culturelle, les maquisards de l’Oisans, un maquis multinational et multi-confessionnel, et donc pluriculturel, où quarante nationalités, des agnostiques, des athées, et une demi douzaine de confessions se côtoyaient dans la lutte contre le nazisme, mais où tous se savaient respectés, et dont l’abnégation et les sacrifices ont permis la Libération ?

Il importe maintenant que nous refusions la « politique de la peur », l’état sécuritaire et le repli identitaire, et que nous reprenions en main notre destin face à la machine à broyer néolibérale !

@j_soldeville


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